Lundi 5 novembre dernier, deux immeubles de la rue d’Aubagne à Marseille se sont effondrés spontanément, tuant 8 de leurs occupants. Difficilement concevable dans un pays développé tel que le nôtre, ce type d’accident est symptomatique d’un manque de volonté de la part des autorités marseillaises de lutter contre l’habitat insalubre. Retour sur ce que l’on sait de cet écroulement, sur les pistes d’explication, et sur les responsabilités en jeu.

Ce que l’on sait sur l’effondrement, une semaine plus tard

Ce lundi 5 novembre 2018 matin, peu après 9 heures, en plein centre de Marseille, deux immeubles mitoyens de 4 à 5 étages se sont entièrement effondrés aux 63 et 65 rue d’Aubagne (1er arrondissement). Le quartier de Noailles, où s’est déroulée la scène, est tristement connu pour son habitat dégradé. Un troisième immeuble mitoyen, le numéro 67, a été volontairement détruit par les pompiers en fin de journée en raison des risques d’effondrement qu’il présentait lui aussi.

Un dispositif exceptionnel d’une cinquantaine de policiers et 97 marins-pompiers de Marseille, épaulés par le SDIS 13, avec 33 véhicules et deux équipes cynophiles, ont été déployés sur place. Malgré cela, les 8 corps retrouvés sous les gravats étaient tous sans vie. Ils occupaient tous l’immeuble numéro 65, le 63 ayant déjà été vidé de ses habitants suite à un arrêté de péril. On devine, en examinant les clichés sur Google Streetview, la grande fragilité de ces édifices, visiblement très dégradés avant leur effondrement. La cousine d’une des victimes, dont les propos ont été recueillis par BFMTV, raconte : « Dans cet immeuble, il n’y avait ni eau chaude, ni rien du tout, il vivait dans des conditions lamentables ».

63 - 65 rue d'Aubagne à Marseille avant leur effondrement

De gauche à droite, le 63, le 65 et le 67 rue d’Aubagne à Marseille avant le drame. (capture Google Streetview)

Ironie du destin, l’un des habitants a filmé l’intérieur du n°65 environ 15 minutes avant la catastrophe ; il se rendait au syndic de l’immeuble pour leur montrer la gravité de la situation lorsque l’immeuble s’est effondré. C’est ce qui lui a sauvé la vie.

D’après 20 Minutes, il certains témoignages faisaient état de signes avant-coureurs. Une locataire du n°65 avait appelé les pompiers pendant la nuit précédant le drame, inquiète de voir grandir une fissure dans son appartement. Les secours n’ont finalement pas fait le déplacement. D’autres locataires auraient eu des difficultés inhabituelles à ouvrir ou fermer leurs portes, signes d’un affaissement de la structure (que l’on peut voir clairement dans la vidéo ci-dessus). Le journal relate également dans cet article que le n°65 avait fait l’objet d’un arrêté de péril imminent le 19 octobre dernier, arrêté qui a été levé le jour-même suite à l’exécution de travaux à temps. Ce n’était cependant pas la première fois : un autre arrêté avait été pris en 2017 pour un plancher effondré…

Qu’est-ce qui a pu provoquer un accident de cette ampleur ?

Il convient tout d’abord de préciser qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, l’enquête est toujours en cours et les causes officielles encore inconnues.

Les appartements du 65 étaient « à l’intérieur tout à fait logeables, pas en état d’insalubrité », selon les déclarations du procureur de la République. Difficile à croire. « Ce dramatique accident pourrait être dû aux fortes pluies qui se sont abattues sur Marseille ces derniers jours », a avancé la mairie de Marseille dans un communiqué. Un argument qui occulte bien sûr les vraies raisons.

Sur le bâti Marseillais, le défaut d’entretien est courant, façades, escaliers, toitures. (Twitter / Fabien Cadenel)

Un architecte marseillais, cité entre autres par France 3 Paca, explique que ces immeubles, datés du 18e siècle, ont été construits à la va-vite selon le modèle dit « des trois fenêtres marseillais » : ils s’articulent autour de deux murs porteurs, reliés par des poutres de sept mètres utilisées dans la marine, sans mur intermédiaire. Les murs sont constitués de moellons, de gros cailloux, agrémentés par un mortier de chaux, ils ont moins de tenue que les murs en pierre de taille des immeubles de notables. Mais selon cet expert, le problème ne viendrait pas tant de ce mortier que des transformations peu scrupuleuses, des poutres en bois fragilisées, de l’humidité qui s’accumule et d’un entretien négligé (lire ce thread sur Twitter pour en savoir plus). Les copropriétés marseillais, souvent déjà appauvries, ne veulent ou ne peuvent pas prendre en charge le montants des travaux d’entretien qui augmentent d’autant plus qu’ils sont reportés.

L’effondrement du 63-65 rue d’Aubagne semble a priori lié à la vétusté amplifiée par des négligences dans l’entretien, le suivi, et les expertises d’habitabilité. Les fortes pluies n’ont, bien évidemment, rien arrangé.

La responsabilité de la mairie de Marseille

Depuis ce drame, le maire de la cité phocéenne depuis 23 ans, Jean-Claude Gaudin, se retrouve sous les projecteurs. Ce sont est en effet les services de la mairie qui sont compétents en matière d’habitat et qui décident d’appliquer des arrêtés d’insalubrité ou de péril sur tel ou tel immeuble.

Selon le journal Libération, un rapport de 2015 dépêché par la ministre du Logement de l’époque, Sylvia Pinel, diagnostiquait les défaillances de la municipalité en matière de lutte contre l’habitat dangereux ou indigne. Ce rapport, dirigé par Christian Nicol, pointait déjà du doigt les secteurs d’intervention prioritaire, dont Noailles faisait partie. Les autres secteurs concernés étaient Fonderie Vieille, Mazagran, Korsec-Velten et Fabre. En filigrane, le rapport laissait entendre que la mairie ne prenait pas ce thème assez au sérieux, alors que l’arsenal juridique lui ouvre un large champ d’actions. «Ce n’est pas que la ville ne fait rien. Mais on ne perçoit absolument pas une volonté municipale de prendre à bras-le-corps le problème du logement indigne et dangereux, en utilisant tous les leviers juridiques que la loi confère aux maires», souligne Christian Nicol, interrogé par Libération.

D’après Le Monde, une note confidentielle de l’agence régionale de santé révélée vendredi dernier met à mal le service communal d’hygiène et de santé (SCHS) de Marseille, jugeant que ses agents ont tendance à « sous-évaluer » les dysfonctionnements dans les immeubles et à « minimiser » leur impact sur la santé des habitants.

C’est bien la mairie qui a réautorisé l’occupation de l’immeuble 65 rue d’Aubagne. Selon les mots du syndic rapportés par 20 Minutes, « Il y a eu deux expertises dans les 15 jours avant que l’immeuble ne tombe. On a réagi, on a fait venir la mairie qui a décidé que ce n’était pas grave». C’est aussi la mairie qui a autorisé le retour des habitants suite aux travaux de soutènement qui ont eu lieu le 18 octobre dernier, sur recommandation d’un expert mandaté par la justice.

L’enquête, toujours en cours, permettra bientôt de désigner les responsables de ce tragique accident qui, espérons-le, suffira à faire prendre conscience de l’enjeu d’un entretien régulier et du rôle des municipalités vis-à-vis des copropriétés en difficulté.